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Embrasser l’Islam,

Vertige et grandeur, récit d’une conversion

Chapelle de Notre-Dame-de-l’Agenouillade, Grau d’Agde

Vertige et grandeur

Bercée par la foi

Ça n’a échappé à personne : je suis croyante, et aussi loin que je me souvienne, je l’ai toujours été. Ce n’était pas tant aller à l’église le dimanche qui me plaisait, même si j’en retirais une certaine satisfaction (comme donner la paix du Christ à ma sœur, son seul et unique geste de tendresse venant de moi de la semaine), que de parler à Dieu.

Lui sous-traiter mes peines, lui déposer mes espoirs. Accessible en tout lieu et en tout temps : quel bon remède ! Et que dire des lieux sacrés où j’aimais tant me rendre pour me ressourcer, comme la chapelle de Notre-Dame de l’Agenouillade, chez moi au Grau d’Agde (photo ci-jointe).

Le seuil de la conversion, al-Fath, l’ouverture

En grandissant, c’est resté comme une certitude ancrée en moi, bien plus qu’en mes propres parents qui, bien qu’ils m’avaient formée au catéchisme, se demandaient souvent comment Dieu, « le Père tout-puissant », pouvait laisser tant de malheurs dans le monde. Pourtant, ça n’a jamais dérangé ma croyance. Disons que c’est à la fin que ça commence. Que la vie est une épreuve.

En philo, mon prof enseignait qu’on s’ennuierait dur et qu’on procrastinerait sévère si on était immortel. J’ajouterais : dans les conditions du monde tel qu’on le connaît. C’est un parallèle que j’ose ici. Un monde parfait… pour quoi faire ? L’idéal se vise pour plus tard.

Puis vint le jour où je me suis convertie à l’islam, de bon cœur mais au-delà de moi. Ce fut le plus intense jour de ma vie. Qui peut comprendre ? C’est indicible, ce que j’ai expérimenté ce jour-là. Même si je m’évertue à l’expliquer — et je le fais — ça reste compliqué pour l’entendement commun. On dit qu’il y a deux sortes de conversions : l’une réfléchie, l’autre actée, qui vient je ne sais d’où et qui doit s’établir. J’ai vécu la seconde. Al-Fath, l’ouverture.

Victoire éphémère aussitôt acquise, si tant est qu’on n’y laisse pas sa peau, il reste toute une vie pour faire ses preuves.

Ce jour-là, parmi mes proches amis musulmans, personne n’a pu m’accompagner. C’était écrit comme ça : je devais le vivre seule. Ils essayaient, en direct (la journée fut longue), mais ils n’y parvenaient pas. Ils m’ont crue perdue, dans tous les sens du terme, et c’est vrai qu’il y a eu des épreuves.

Puis ce furent les jours d’après, les présents et les absents au sein du tumulte, pas toujours ceux qu’on attend. Des musulmans m’ont délaissée, des non-musulmans m’ont soutenue, visitée, épaulée. Ma famille a serré les dents. Un de mes amis musulmans de longue date m’a mariée, providentiellement présent et mis à distance lors de ce seuil.

Je n’ai pas pu l’expliquer à grand monde. Je devais déjà, moi-même, comprendre ce qui m’arrivait. Je n’oublierai jamais ceux qui m’ont soutenue à cette étape. Ils s’en foutaient de comprendre, ils voulaient juste être là pour moi. À l’hôpital, j’avais des visites chaque jour : c’était gai malgré la rudesse de la situation. À côté de la difficulté, la facilité.

J’ai perdu beaucoup de gens en route, certains ont sans doute fait un deuil de moi. D’autres l’ont peut-être tout simplement pas su, quoi qu’il en soit, les chemins de la vie nous ont séparé, comme ça arrive souvent. Il est vrai qu’il s’agissait d’une renaissance. Peut-être se sont-ils sentis trahis ? Qui sait. Une conversion en 2014, six mois avant les attentats de Charlie Hebdo, et tout ce que 2015 a amené en tragédies… Pourtant, je suis restée la même… en mieux.

Plus tard, enceinte, nous nous sommes exilés au Canada. Peu d’amis d’avant sont restés, mais les amis sont partout sur la route.

Jacques Berque et la question des nuances dans les parcours de vie

C’est en pensant à Jacques Berque que l’élan m’a prise d’écrire sur ce sujet. Cet illustre arabiste a traduit le Coran avec finesse et grandeur durant dix-huit années de sa vie, sans jamais embrasser l’islam. Attaché à sa foi chrétienne, il voyait l’islam comme une version nouvelle de la vérité du monde.

Chrétien dévoué, il alimentait une vraie passion pour l’islam, une appartenance intellectuelle et affective, une admiration, une richesse, animant des conférences sur le sujet sans jamais franchir le cap de la profession de foi.

Comment a-t-il pu si bien saisir les nuances du langage coranique, y œuvrer dix-huit ans de sa vie, sans embrasser l’islam pour autant ? Alors que, pour tout musulman, il est la vérité absolue : le parachèvement des trois grands monothéismes. Une version finale, aboutie en quelque sorte.

Peut-être que, comme moi, il pensait — en tant que chrétien — qu’il y avait une vérité, mais qu’elle prenait différentes formes. Il a alors estimé qu’il n’avait pas besoin d’aller jusqu’à « se travestir » en se convertissant. Une conversion, ça reste vertigineux, et ça demande beaucoup d’aplomb : tu es chez toi, plus que jamais, mais on te trouve toujours un peu exotique.

Il est vrai qu’embrasser l’islam coûte beaucoup, socialement parlant. Je mets ça sur le dos d’une construction historique : celle qui a voulu faire de Charles Martel le sauveur de notre identité gauloise (ils étaient pourtant polythéistes avant de se convertir au christianisme), de la Reconquista espagnole le gage de la civilisation européenne, de la culture « judéo-chrétienne » notre marque de fabrique. Alors que ça ne veut strictement rien dire… Des historiens commencent à peine à en parler.

De mon point de vue, je suis encore plus chrétienne qu’avant depuis que je suis musulmane, car il y a beaucoup d’erreurs et de mystères dans la foi chrétienne qui trouvent des réponses en une logique imparable en islam.

Le souffle de l’humilité, entre crainte révérentielle et espérance continue

Rien ne m’agace plus que les jugements sans nuances, les vérités toutes faites, l’idée d’un paradis réservé à un petit nombre forcément proche de nous.

Quand ma mère est morte d’un cancer fulgurant à 59 ans, en un mois à peine, certains ont osé me demander si elle était musulmane. Eux qui croient qu’ils pourraient être blâmés de me donner de sincères condoléances, ou pire, d’espérer une miséricorde pour son âme — tellement les torchons et les serviettes ne se mélangent pas.

Mais quelle perception ont-ils de Dieu, dont le nom — Le Tout-Miséricordieux, Le Très-Miséricordieux — se répète sans cesse en islam (Bismillah ar-Rahman, ar-Rahim) ?

Ce serait peut-être pécher. Et oui, on peut même trouver des sources que je connais qui l’expliqueraient. C’est tellement facile d’instrumentaliser la religion et de vouloir faire dire aux textes sacrés ce que l’on veut entendre. L’humain est maître en matière de manipulation. Or, la seule chose qui compte, c’est la sincérité — al-Ikhlas.

La tête et le cœur ne doivent pas se faire la guerre. L’essentiel c’est de se rappeler que nul n’entrera au paradis si ce n’est par La Miséricorde de Dieu, et nul n’entrera en enfer si ce n’est par Sa Justice. Et que c’est pas de notre ressort d’en juger.

L’intelligence, le bon sens, permettent d’admettre qu’il se peut que Dieu existe comme qu’il se peut qu’il n’existe pas. La foi, elle, se joue ailleurs : dans ce que Rousseau appelait la saine nature — al-fitra. Elle se nourrit de science, de pratique, de bon comportement, et d’un effort constant contre notre ego (nafs). Chaque existence la porte en elle : à chacun de décider s’il souhaite ou non la faire vivre.

Pour nourrir la pleine conscience d’Allah au quotidien, la crainte révérentielle (taqwa), l’humilité est la clef, la crainte et l’espoir en sont les ailes. Le juste milieu comme étendard afin de ne sombrer ni dans l’insouciance ni dans le désespoir. Avec toujours comme but ultime : la satisfaction divine, qui est le seul gage de notre bonheur ici-bas et dans l’au-delà.

Essai de traduction

Afin de rendre hommage à la diversité des regards : l’un chrétien passionné, l’autre musulman érudit, tous deux témoins de la profondeur de ce même texte, voici mise côte à côte, une traduction de versets de Jacques Berque et celle de Maurice Gloton,

Sourate 2 : Al Baqara, Versets 111 à 113

Essai de traduction de Jacques Berque:

Ils disent :  » N’entreront au Jardin que ceux qui auront été Juifs ou Chrétiens » : telles sont en tout cas leurs aspirations. Dis :  » Avancez votre argument, pour autant que vous soyez véridiques »…


Non ! Celui qui soumet à Dieu sa face, à condition d’agir bellement, aura son salaire en Son Seigneur. Pour eux point de crainte à nourrir, et ils n’éprouveront nul regret.


… Les Juifs disent :  » Les Chrétiens ne se fondent sur rien. Les Chrétiens disent :  » Les Juifs ne se fondent sur rien. »; et cela bien que les uns et les autres récitent l’Écriture. De même, ceux qui n’ont de science aucune tiennent pareil langage. Dieu tranchera entre eux au Jour de la résurrection sur l’objet de leur différend.

Essai de traduction de Maurice Gloton:

Or, ils dirent :  » N’entreront dans le Jardin que ceux qui sont juifs ou chrétiens ! » Voilà leur désir ! Dis :  »Apportez votre preuve si vous êtes véridiques!  »


Non point !
Qui remet sa face à Allah, tout en se comportant parfaitement, aura sa rétribution chez son Enseigneur. Sur eux, pas de crainte, et eux ne s’attristent point.

Et les juifs ont dit :  »Les Chrétiens ne se fondent sur aucune chose! et les chrétiens ont dit :  » Les Juifs ne se fondent sur aucune chose! Or eux énoncent l’Ecriture ! C’est de la même façon que ceux qui ne savent pas tiennent des propos équivalents aux leurs. Au jour de la Résurrection, Allah jugera alors entre eux sur ce en quoi ils divergèrent.

وَقَالُوا۟ لَن يَدْخُلَ ٱلْجَنَّةَ إِلَّا مَن كَانَ هُودًا أَوْ نَصَٰرَىٰ ۗ تِلْكَ أَمَانِيُّهُمْ ۗ قُلْ هَاتُوا۟ بُرْهَٰنَكُمْ إِن كُنتُمْ صَٰدِقِينَ
بَلَىٰ مَنْ أَسْلَمَ وَجْهَهُۥ لِلَّهِ وَهُوَ مُحْسِنٌۭ فَلَهُۥٓ أَجْرُهُۥ عِندَ رَبِّهِۦ وَلَا خَوْفٌ عَلَيْهِمْ وَلَا هُمْ يَحْزَنُونَ
وَقَالَتِ ٱلْيَهُودُ لَيْسَتِ ٱلنَّصَٰرَىٰ عَلَىٰ شَىْءٍۢ وَقَالَتِ ٱلنَّصَٰرَىٰ لَيْسَتِ ٱلْيَهُودُ عَلَىٰ شَىْءٍۢ وَهُمْ يَتْلُونَ ٱلْكِتَٰبَ ۗ كَذَٰلِكَ قَالَ ٱلَّذِينَ لَا يَعْلَمُونَ مِثْلَ قَوْلِهِمْ ۚ فَٱللَّهُ يَحْكُمُ بَيْنَهُمْ يَوْمَ ٱلْقِيَٰمَةِ فِيمَا كَانُوا۟ فِيهِ يَخْتَلِفُونَ

Sourate Al Baqara, verset 111 à 113

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