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Achoura et le jeûne des 9e et 10e jours de Mouharram : mémoire, spiritualité et dialogue inter-religieux

Mesjid Nabawi, Médine

Le jeûne du 10 Muḥarram, jour de ʿĀshūrāʾ, est une sunna muʾakkada – une tradition prophétique fortement recommandée. Il efface, par la grâce d’Allah, les péchés de l’année précédente. Il est préférable de jeûner également le 9 Muḥarram, en plus du 10, ou à défaut le 11. Et si l’on ne peut jeûner qu’un seul jour, que ce soit le 10. Le jeûne, un acte d’adoration simple mais lourd de sens, permet ainsi d’expier toute une année de péchés mineurs.

Retour sur une date charnière: un jour offert pour raviver, à travers le jeûne, ce lien intime qui nous attache à Allah.

1. Origine et sens spirituel du jeûne d’Achoura : continuité prophétique

Chaque année, des millions de musulmans à travers le monde observent le jeûne du 10e jour du mois de Mouharram, appelé Achoura. Cette pratique puise ses racines dans la tradition prophétique et revêt une grande importance spirituelle.

À son arrivée à Médine, le Prophète Muhammad ﷺ constata que les Juifs jeûnaient ce jour en souvenir de la délivrance miraculeuse de Moïse (Moussa) et des Enfants d’Israël du Pharaon. Intrigué, il demanda la raison de ce jeûne. Lorsqu’il apprit qu’il s’agissait d’honorer ce moment de salut, il déclara à ses compagnons:

« Nous avons plus de droit sur Moussa qu’eux. »
(Sahih Al-Bukhari, Sahih Muslim)

Il institua alors ce jeûne pour les musulmans et enseigna que :

« Le jeûne d’Achoura expie les péchés de l’année écoulée. »
(Sahih Muslim)

Au-delà du 10e jour, il recommanda aussi de jeûner le 9e jour afin de se distinguer de la communauté juive :

« Jeûnez le jour d’Achoura, et différenciez-vous des Juifs en jeûnant le 9e jour aussi. »
(Musnad Ahmad)

Il précisa même :

« Si je suis encore en vie l’année prochaine, je jeûnerai le 9e jour aussi. »
(Sahih Muslim)

Ce double jeûne est ainsi perçu comme un acte d’adoration et de renforcement de la croyance en l’unicité de Dieu. Il souligne l’ importance et la continuité du message des différents prophètes envoyés.

2. Contexte historique et inter-religieux : Médine, Moussa, aleyhim salem, et relations entre communautés

Pour bien comprendre cette affirmation prophétique et ses implications, il faut se replacer dans le contexte historique de Médine au 7e siècle.

Médine était une ville cosmopolite, où cohabitaient des tribus arabes, juives et d’autres groupes. Le Prophète ﷺ établit la Constitution de Médine, un document pionnier garantissant la paix, la justice et la coopération entre ces communautés diverses.

La phrase « Nous avons plus de droit sur Moïse » souligne la continuité spirituelle de l’islam avec la tradition prophétique antérieure et non une critique ouverte du peuple juif. Elle signifie que la communauté musulmane, par la révélation finale du Coran, est héritière de la mission des prophètes précédents.

Cette idée est confortée par le récit du voyage nocturne (Isra wal-Miʿraj), où Moussa (‘alayhi‑s‑salām) pleure en disant :

قال أبكي لأن غلاماً بعث بعدي يدخل الجنة من أمته أكثر مما يدخلها من أمتي!

«Je pleure parce qu’un homme a été envoyé après moi et que sa nation sera plus nombreuse que la mienne à entrer au Paradis !»  (al-Bukhārī)

Ce passage témoigne d’une humilité profonde entre les prophètes et du fait qu on ne peut occulter les liens intimes qui lient la communauté juive au Prophète Moussa, aleyhim Salem.

3. Enjeux contemporains : respect et éthique islamique

Ce hadith ne doit surtout pas être utilisé comme une revendication de supériorité.

La vision islamique authentique insiste sur

– l’humilité :

« Ne vous déclarez pas purs vous-mêmes. C’est Lui qui connaît ceux qui Le craignent. »
(An-Najm, 53:32, fin du verset )


فَلَا تُزَكُّوا أَنفُسَكُمْ ۖ هُوَ أَعْلَمُ بِمَنِ ٱتَّقَىٰ

– la tolérance :

Allah Subhanahu Wa Ta’ala dit:

اِنَّ الَّذِيْنَ اٰمَنُوْا وَا لَّذِيْنَ هَا دُوْا وَا لنَّصٰرٰى وَا لصّٰبِئِـيْنَ مَنْ اٰمَنَ بِا للّٰهِ وَا لْيَوْمِ الْاٰ خِرِ وَعَمِلَ صَا لِحًـا فَلَهُمْ اَجْرُهُمْ عِنْدَ رَبِّهِمْ ۚ وَلَا خَوْفٌ عَلَيْهِمْ وَلَا هُمْ يَحْزَنُوْنَ
« Certes, ceux qui ont cru, ceux qui se sont judaïsés, les Nazaréens, et les sabéens, quiconque d’entre eux a cru en Allah au Jour dernier et accompli de bonnes œuvres, sera récompensé par son Seigneur; il n’éprouvera aucune crainte et il ne sera jamais affligé. »
(QS. Al-Baqara 2: Verset 62)

وَقَا لَتِ الْيَهُوْدُ لَـيْسَتِ النَّصٰرٰى عَلٰى شَيْءٍ ۖ وَّقَا لَتِ النَّصٰرٰى لَـيْسَتِ الْيَهُوْدُ عَلٰى شَيْءٍ ۙ وَّهُمْ يَتْلُوْنَ الْكِتٰبَ ۗ كَذٰلِكَ قَا لَ الَّذِيْنَ لَا يَعْلَمُوْنَ مِثْلَ قَوْلِهِمْ ۚ فَا للّٰهُ يَحْكُمُ بَيْنَهُمْ يَوْمَ الْقِيٰمَةِ فِيْمَا كَا نُوْا فِيْهِ يَخْتَلِفُوْنَ
« Et les Juifs disent: «Les Chrétiens ne tiennent sur rien» et les Chrétiens disent: «Les Juifs ne tiennent sur rien», alors qu’ils lisent le Livre! De même ceux qui ne savent rien tiennent un langage semblable au leur. Eh bien, Allah jugera sur ce sur quoi ils s’opposent, au Jour de la Résurrection. »
(QS. Al-Baqara 2: Verset 113)

Il est essentiel de se prémunir contre tout sentiment d’arrogance ou de supériorité qui n’incite jamais l’autre à s’intéresser à nous. L’islam appelle à bâtir des ponts, à cultiver le respect mutuel, et à reconnaître la dignité de tous les êtres humains, quelle que soit leur croyance.

4. Symbolisme et mémoire collective d’Achoura :

Le Prophète ﷺ a dit :

« C’est un jour grandiose, c’est en ce jour qu’Allah sauva Moussa et son peuple, et qu’Il noya Pharaon et son peuple. Moussa le jeûna par reconnaissance envers Allah, et moi je le jeûne. »
Sahih Muslim

Dans la tradition sunnite, Achoura est donc un jour de jeûne et de gratitude.

Au-delà de la délivrance de Moussa, aleyhim Salem, le jour d’Achoura est associé à plusieurs événements marquants dans la tradition islamique. Plusieurs  savants reconnus ont rapporté que de nombreux événements importants dans l’histoire des prophètes auraient eu lieu le 10 Muharram :

Le pardon d’Adam, aleyhim Salem,

Le sauvetage de Nouh, aleyhim Salem

La délivrance d’Ibrahim du feu, aleyhim Salem

La sortie de Younous, aleyhim Salam du ventre de la baleine,

La guérison d’Ayoub, aleyhim Salem

La libération de Youssef, aleyhim Salem

L’élévation d Issa, aleyhim Salem

Ces récits, bien que présents dans certaines œuvres classiques comme celles d’Ibn Kathîr, ne sont pas appuyés par des hadiths authentiques et doivent donc être considérés comme appartenant à la tradition populaire ou à la littérature des gens du livre, comme le rappellent les savants eux même. Seule la délivrance de Moussa ce jour est un hadith authentique solidement établi.

Pourquoi la date de ʿĀshūrāʾ ne correspond pas à celle de Pessa’h (la Pâque juive) ?

ʿĀshūrāʾ et Pessa’h commémorent le même épisode historique. Or, c’est la différence de calendrier qui explique qu’ils soient célébrés à des moments différents aujourd’hui.

À l’époque du Prophète ﷺ, ces deux dates coïncidaient plus souvent, car les juifs de Médine utilisaient un calendrier lunaire local non encore stabilisé comme aujourd’hui. C’est en les voyant jeuner que Le Prophète ﷺ, conseilla aux musulmans de jeûner ce jour (et sa veille) en reconnaissance de ce même événement, soulignant ainsi le lien spirituel entre les deux traditions.

De nos jours Pessa’h a lieu du 15 au 21 Nissan dans le calendrier juif, qui est devenu lunisolaire et comprend des ajustements périodiques pour rester aligné avec les saisons, alors que le calendrier islamique reste lunaire et voit les mois traverser différentes saisons au fil des années (15 jours en moins chaque année solaire).

Conclusion

ʿĀshūrāʾ est, pour nous sunnites, un jour qui commémore la délivrance de Moussa عليه السلام et des Hébreux, sauvés par Allah de l’oppression de Pharaon. C’est en ce jour béni qu’Il ouvrit la mer pour libérer les opprimés et engloutit dans ses flots le tyran et son armée.

Ce jour nous rappelle l’omnipotence d’Allah, Sa souveraineté absolue, et le fait qu’Il est le seul Juge suprême. Il nous invite à méditer sur la proximité qui nous lie aux croyants des générations précédentes, notamment les enfants d’Israël. Le sionisme, en prétendant réécrire l’Histoire et effacer des peuples entiers, commet une double injustice : envers les hommes et envers la vérité divine. Mais l’ordre d’Allah ne faillit jamais.

Comme Pharaon s’imaginait éternel, le sionisme construit sa domination sur l’oubli, la spoliation et le sang. Mais Allah fit s’effondrer les empires les plus arrogants. Aucun pouvoir injuste n’est durable face à Sa Volonté. Allah est le Meilleur des juges et il est omnipotent.

ʿĀshūrāʾ nous rappelle également notre petitesse face à la puissance d’Allah, et les dangers de l’orgueil et de la domination terrestre. Ar-Ra’ūf, Le Tout-Bienveillant, est toujours aux côtés des opprimés et de ceux qui subissent l’injustice ici-bas. Ce jour est riche en enseignements, en sagesse, en taqwa, et en rappels de la proximité divine. Il souligne combien il est crucial de rester humble, et de se méfier de l’illusion de la richesse et du pouvoir, comme Pharaon qui s’imaginait régner sans limite. L’apparence est trompeuse : ce ne sont pas ceux qui construisent les plus hautes tours qui sont les plus proches d’Allah.

Ce jour appelle aussi à un dialogue sincère entre les religions, fondé sur le respect, l’humilité et la reconnaissance de nos racines communes. Car dans la lumière d’ʿĀshūrāʾ, nous retrouvons l’écho d’un lien spirituel profond entre les messages divins transmis à travers l’Histoire.

Ce temps de jeûne est donc à la fois un acte d’adoration intime, un rappel de justice et d’humilité, et un pont vers une meilleure compréhension entre les traditions religieuses.

N’hésitez pas à commenter et à partager cet article à toute fin utile.

Que la paix, la miséricorde et les bénédictions d’Allah soient sur vous. Qu’Il vous comble du bonheur de Sa Satisfaction

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